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Les écosystèmes utopiques de Damien VIEL

 Par Andréa Laugerotte

Notre monde est un écosystème complexe dont les origines et le fonctionnement sont, encore aujourd’hui, discutés. Pourquoi y a-t-il de la matière plutôt que du néant ? Et d’où vient cet ordre mécanique et symbiotique inné à la nature qui constitue d’ailleurs, pour certains, la preuve de l’existence d’une force supérieure et divine? Tous ces questionnements habitent l’oeuvre de Damien Viel, artiste pluridisciplinaire diplômé de l’École supérieure des Beaux-Arts de Nantes. Enfant, Damien Viel a vécu très proche de la nature, déjà conscient qu’il faisait partie d’un tout ; cette sensibilité se retrouve aujourd’hui dans chacune de ses oeuvres qui font elles-mêmes référence à la biologie moléculaire ainsi qu’à la physiologie humaine et à la métaphysique. Pourtant ce processus créatif n’est jamais motivé par une volonté de reproduire à l’identique des phénomènes scientifiques, mais plutôt d’en proposer une interprétation plus esthétisée, fictive, et personnelle. Inspiré de la pensée des scientifiques et philosophes naturalistes tels que Charles Darwin, les oeuvres réalisées par l’artiste intègrent ensuite des séries évolutives qui peuvent interagir les unes avec les autres et s’exaltent entre elles, reproduisant ainsi le schéma de l’évolution selon lequel le vivant s’adapte à son environnement et aux autres organismes vivants qui l’entourent pour mieux survivre. Cette expérimentation formelle se retrouve également dans l’utilisation d’une pluralité de techniques comptant la gravure, le monotype et le dessin numérique sur divers supports comme le verre, l’aluminium composite ou le plexiglass.

 

« L’art nous permet de nous découvrir beaucoup plus multiples et complexes. Je propose ma perception qui invite le spectateur à observer la réalité autrement et offre un nouveau regard qui va au-delà des apparences… »

 

La démarche artistique de Damien Viel commence avec un premier travail d’archivage, un processus constamment nourri par des recherches mais également des promenades dans la nature et des lectures variées. Aujourd’hui la collection accumulée par l’artiste se compose de photographies, croquis préparatoires, plantes, racines, pierres et fossiles, mais également des dessins réalisés par des chercheurs renommés tels que le neuroscientifique espagnol Santiago Ramón y Cajal ou encore le biologiste allemand Ernst Haeckel. Cette étape permet à l’artiste d’approfondir sa compréhension du monde vivant et sa place au sein de ce dernier, mais aussi de mémoriser les différentes formes biomorphiques et structures organiques qui nous entourent. Ces éléments ressurgissent ensuite aléatoirement au sein de son travail, créant ainsi des réseaux complexes appelés écosystèmes utopiques. Chaque combinaison est alors fondamentalement accidentelle et peut s’avérer surprenante ou bien ne pas fonctionner, de la même manière qu’une hypothèse peut être réfutée des suites d’une expérience scientifique non concluante. Au cours de ses recherches, Viel s’aperçoit qu’il existe beaucoup de similitudes et de connexions entre des milieux très différents comme le réseau neuronal et le système racinaire des arbres ; en choisissant de les associer, il en propose une nouvelle perception et nous invite à regarder le monde différemment. Ces liens tissés entre le naturel et l’humain qui coexistent en symbiose dans l’univers visuel de l’artiste proposent un regard nouveau sur l’art écologique. Notre monde est un mélange subtil d’ordre et de désordre, de matière et de lumière ; au sein de ce monde, Damien Viel nous montre qu’Homme et Nature n’ont pas forcément à être placés en opposition mais sont plutôt deux éléments interdépendants qui font partie d’un tout. Ainsi le terme même d’écosystème utopique est révélateur du concept artistique développé par l’artiste, célébrant une beauté scientifique à la fois imparfaite, équilibrée et idéaliste.

 

Soucieux de constamment réinventer sa production artistique, Damien Viel travaille depuis plusieurs années à diversifier sa pratique, se confrontant à de nouveaux médiums et intégrant le dessin comme un véritable prolongement de sa pensée. L’utilisation exclusive du noir pousse l’artiste à toujours mettre à l’épreuve ses compétences techniques et lui permet d’explorer tout le champ des possibles en termes de travail de la matière, transparence, dilution des pigments etc. Alors que la science est en constante progression, notamment dans les domaines d’étude de la médecine, de la biologie ou dans le cadre des méthodes d’analyse microscopique, chaque nouvelle découverte peut également trouver sa place au sein du panthéon des archives de l’artiste, faisant de toutes ces études et inspirations des sources d’une richesse créative inépuisable.

 

Damien Viel est un artiste français diplômé de l’École supérieure des Beaux-Arts de Nantes Métropole en 1989 et professeur d’art numérique à l’Académie Malouine d’Arts Plastiques de Saint-Malo depuis 2017. Il vit et travaille actuellement à Saint-Malo. 

 « Etudiez la science de l’art.

Etudiez l’art des sciences.

Apprenez à voir

réalisez que tout est connecté. » 

Léonard de Vinci

Par Andréa Laugerotte

Sciences et arts ont toujours eu une histoire commune, sans un nombre de progrès scientifiques tels que l’invention du train et de la peinture en tube, les Impressionnistes n’auraient pu peindre ces paysages qui sont aujourd’hui si acclamés des amateurs d’art et ornent les murs de nos musées. Historiquement, certains des artistes les plus connus et étudiés étaient également et parfois avant tout des scientifiques, ce fut le cas de Léonard de Vinci mais également de Samuel Morse ou encore de la botaniste Anna Atkins, considérée comme la première femme a avoir réalisé des photographies. Ces exemples reflètent la complémentarité entre deux pratiques qui se complètent et s’entre-nourrissent. C’est dans cette même logique que s’inscrit le travail étonnant de Damien Viel, un artiste dont la vocation est d’explorer les limites du vivant sous ses formes et représentations les plus diverses. 

En travaillant et retravaillant des langages visuels et textures appartenant à différents champs scientifiques, l’artiste cherche à ouvrir des portes sur de nouvelles réalités, à mener des expériences, aussi bien esthétiques que plastiques afin de transcender l’objet même de sa création. Ce protocole découle de l’idée que de grandes découvertes sont parfois nées de grands hasards ou même d’accidents, l’expérimentation artistique peut alors porter ses fruits, ou non, mais l’aboutissement esthétique de l’oeuvre ne motive pas ce premier geste créateur de l’artiste. Le philosophe Kant pensait le Beau comme l’objet et le résultat d’un plaisir désintéressé, le génie artistique étant inconscient de ses propres capacités ; cette vision particulière de la beauté, associée à une méthodologie protocolaire sont ce qui confère aux oeuvres de Viel ce caractère si audacieux et innovateur. Si l’expérience du Beau semble être différente pour chacun, elle représente toujours un enjeu significatif et peut guider la main du créateur, de façon plus ou moins consciente, tout comme elle peut guider la pensée du scientifique : des études récentes en neuropsychologie ont ainsi prouvé que les scientifiques privilégient certains protocoles ou des formules mathématiques spécifiques en fonction de leur valeur esthétique. Dans ce cas particulier, la visualisation d’une « belle » équation active la même zone du cerveau que celle stimulée face à une oeuvre d’art. La beauté telle que conçue par l’artiste n’est donc pas si différente de celle du scientifique et il n’est, dès lors, par étonnant que ces deux pratiques, mises en relation par Damien Viel, se répondent aussi bien.

Parmi le grand nombre de séries produites par Damien Viel, celles qui touchent aux imageries de la nature présentent, à mon avis, un intérêt tout particulier. L’artiste explique avoir développé, à un jeune âge, une grande sensibilité pour la biodiversité et de cette même sensibilité naît un imaginaire riche et engagé. Son travail résonne alors avec une nécessité de développer une nouvelle conscience du monde dans lequel nous vivons en aiguisant nos perceptions de celui-ci. Les oeuvres de Viel nous permettent de questionner notre relation à la nature en révélant ce qui est invisible à l’oeil nu et la complexité des interactions entre tous les organismes vivants.

L’intérêt de se questionner sur la beauté innée de la nature est parallèle à une volonté de la protéger ; la naissance dans les années 80 d’une sous-discipline de l’esthétique appelée alors esthétique environnementale a largement alimenté les recherches sur ce sujet. Les écrits d’Emily Brady, chercheuse importante de ce champ d’étude, ont cherché à témoigner d’une véritable indissociabilité entre l’être humain et la nature : de la nourriture que nous ingérons à l’air que nous respirons, tout ce qui intègre notre corps finit par en devenir une partie, tout comme l’environnement dans lequel nous évoluons définit nos mouvements et façonne nos habitudes au quotidien. Si la recherche et les sciences environnementales permettent aujourd’hui de parler avec précision de la nature, de l’étudier, les arts peuvent aller bien plus loin en amenant notre imagination à dépasser le champ des possibles et de l’intelligible. Face aux écosystèmes utopiques de Damien Viel, le spectateur n’observe jamais une représentation fidèle du naturel mais se trouve davantage fasciné par une vision qui va transcender sa réalité sans qu’il puisse vraiment expliquer comment ou pourquoi. 

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